Tanis, une capitale égyptienne
Auteur : Fr. Payraudeau (SU)
À la fin du Nouvel Empire (vers 1069 av. J-C.), l’Égypte se trouve divisée entre deux entités politiques. La lignée des rois se poursuit dans le Nord avec la XXIe dynastie, qui s’installe rapidement dans une nouvelle capitale, Tanis (San el-Hagar). Celle-ci, fondée à une vingtaine de kilomètres au nord de l’ancienne métropole des Ramsès, Piramsès, est construite sur le modèle de Thèbes, capitale de la Haute-Égypte, où règnent une lignée de grands prêtres d’Amon. La nouvelle capitale est pourvue de divers temples et d’une nécropole royale dont les trésors furent trouvés en partie intacts par Pierre Montet en 1939. Les travaux actuels visent à mieux connaître le lien entre les secteurs cérémoniels et les secteurs urbains, ainsi qu’à réévaluer l’histoire de la nécropole royale en contribuant à sa conservation et sa mise en valeur.
Mission française des fouilles de Tanis
(Fr. Payraudeau (SU), directeur
Laurent Coulon (EPHE AOROC) et Raphaële Meffre (AOROC) , directeur et directrice adjoint.e.s)
Tanis, une cité redécouverte
Dès le XVIIIe siècle, les ruines de Sân furent associées à antique Tanis, citée dans les textes bibliques. Ce n’est qu’en 1798, lors de l’Expédition d’Égypte dirigée par Bonaparte, que des savants explorèrent et décrivirent le site pour la première fois. Au début du XIXe siècle, quelques fouilles ponctuelles permirent de découvrir des statues remarquables, comme le grand sphinx de granit aujourd’hui exposé au musée du Louvre. Mais c’est Auguste Mariette, fondateur du Service des antiquités égyptiennes, qui entreprit les premiers grands travaux de dégagement du temple d’Amon en 1860-1864. Ses découvertes, dont de somptueuses statues et des bas-reliefs, furent ensuite transférées au Musée égyptien du Caire.
L’archéologue britannique William Flinders Petrie y mena aussi ses premières recherches en 1884. Cependant, c’est à partir de 1929 qu’une équipe française, sous la direction de Pierre Montet, se consacra à une exploration approfondie des zones sacrées dédiées à Amon et Mout. Entre 1939 et 1946, Montet fit une découverte majeure : les tombes royales et princières des XXIe et XXIIe dynasties, en partie intactes. Ces sépultures renfermaient des trésors exceptionnels (cercueils d’argent, masques d’or, bijoux et vaisselle précieuse encore visibles aujourd’hui au Musée égyptien du Caire.
Depuis 1965, la « Mission française des fouilles de Tanis » perpétue les travaux initiés par Montet. Ses activités incluent la révision des zones déjà explorées, la fouille de nouveaux secteurs, l’étude globale du site (géophysique, céramologie, géomorphologie), ainsi que la valorisation scientifique et patrimoniale des vestiges (épigraphie, architecture, topographie, conservation).
Tanis, une nouvelle capitale
Les principaux temples de Tanis, dédiés à la triade thébaine (Amon, roi des dieux, son épouse Mout et leur fils le dieu-lune Khonsou) furent construits, comme à Karnak, au cœur de deux vastes enceintes sacrées situées au nord de la ville. Le roi Psousennès Ier (1039-991 av. J.-C.) principal souverain de la XXIe dynastie, lança le chantier monumental du temple d’Amon. Il le fit entourer d’une imposante enceinte en briques crues, conçue comme une véritable forteresse. Il y établit également sa propre sépulture, une initiative que ses successeurs des XXIe et XXIIe dynasties imitèrent, tout en poursuivant l’aménagement des espaces sacrés. Un sanctuaire dédié à Amon d’Opé, inspiré du temple de Louxor, occupait quant à lui l’extrémité sud. Plus tard, le culte d’Horus, divinité majeure du Delta oriental, s’y développa également dans deux sanctuaires. Beaucoup des fragments de ces temples portent des inscriptions bien antérieures à la fondation de la ville, car ils proviennent de Piramsès. Cette cité abandonnée servies en effet de carrière de pierres pendant la Troisième Période intermédiaire.
À partir de la XXVIe dynastie (664-526 av. J.-C.), le centre du pouvoir politique se déplaça vers Saïs, à l’ouest du Delta. Pourtant, Tanis ne perdit pas son prestige : la cité demeura une métropole majeure. Ses temples, loin d’être abandonnés, furent reconstruits et enrichis à plusieurs reprises, notamment durant l’Époque tardive (VIIe–IVe siècles av. J.-C.) et à la période ptolémaïque (IVe–Ier siècles av. J.-C.).
Les secteurs urbains de Tanis s’étendaient sur près de 200 hectares. Aujourd’hui, les ruines de la ville, érodées par des millénaires d’intempéries, forment les collines qui dominent le paysage. Les temples subirent de lourdes destructions à la fin de l’Antiquité, notamment à la suite de séismes. Construits principalement en calcaire, leurs éléments furent utilisés pour produire de la chaux. Il n’en reste aujourd’hui que des monuments en granit et en quartzite (obélisques, statues, colonnes, stèles et blocs), dont seule une infime minorité est encore en place. Cette dispersion rend toute reconstruction hypothétique, voire impossible. Ces vestiges éparpillés ont donné son nom moderne au site et à la localité voisine : Sân el-Hagar, ou « Tanis-les-Pierres ».
La nécropole royale de Tanis : un héritage à préserver
Les souverains des XXIe et XXIIe dynasties (1069-730 av. J.-C.) choisirent d’édifier leurs tombes dans la partie sud-ouest de l’enceinte sacrée d’Amon. Parmi les sépultures les plus remarquables figurent les tombes I (dite d’Osorkon II), III (de Psousennès Ier) et V (préparée pour Chéchonq III). Les tombes sont de nos jours menacées par les remontées de la nappe phréatique comme par les conditions climatiques, qui entraînent l’apparition de sels sur les parois. Un programme d’étude globale et de conservation est en cours.
• Le tombeau de Psousennès Ier (tombe III) se distingue par deux caveaux en granit, où reposaient les dépouilles du roi et de son successeur, Amenemopé. Ces inhumations, retrouvées intactes (les seules en Égypte avec celle de Toutânkhamon). L’antichambre, construite en calcaire, a fini par abriter quant à elle les restes de Siamon, Psousennès II (XXIe dynastie) et Chéchonq II (XXIIe dynastie). Deux chambres supplémentaires avaient été aménagées pour des proches du pharaon, le général Oundebaounded et le prince Ânkhefenmout.
• Le tombeau « d’Osorkon II » (tombe I) a une histoire complexe. Ce roi a peut-être transformé un tombeau plus ancien, dans lequel il fit installer un imposant sarcophage de granit pour lui-même. Puis il fit agrandir la tombe pour accueillir les sépultures de son père, Takélot Ier, et de son fils, le prince et grand prêtre d’Amon Hornakht. Les découvertes récentes de la mission montrent qu’en dernier lieu, le roi Chéchonq III, successeur d’Osorkon II, a été enterré dans l’antichambre.
• Le tombeau « de Chéchonq III » (tombe V) a également une histoire complexe. Préparé par Chéchonq III pour lui-même en réutilisant des blocs de calcaire venant de tombes privées de la XXIe dynastie, il n’a finalement pas été utilisé par le roi malgré un riche décor de Livres de l’Au-delà. En revanche, son successeur Chéchonq IV y a été inhumé.

Bibliographie récente :
Fr. Payraudeau et al., « Tanis (2024) » [notice archéologique], Bulletin archéologique des Écoles françaises à l’étranger, Égypte[mis en ligne le 30 mai 2025]. URL : http://journals.openedition.org/baefe/12411
Fr. Payraudeau (avec la contribution de P. Le Guilloux), « Mission française des fouilles de Tanis. Rapport sur la LXVIIIela campagne 2024 », Annuaire de l’École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences religieuses 132, 2025, p. xxxi-xlviii.
L. Gabolde, D. Laisney, Fr. Leclère, Fr. Payraudeau, « L’orientation du grand temple d’Amon-Rê à Tanis : données topographiques et archéologiques, hypothèses astronomiques et conséquences historiques », in Ph. Collombert, L. Coulon, I. Guermeur, Chr. Thiers (éd.), Questionner le Sphinx. Mélanges offerts à Christiane Zivie-Coche, BdE 178/1, Le Caire, 2021, p. 309-349.
Fr. Leclère et al., « Tanis (2020) » [notice archéologique], Bulletin archéologique des Écoles françaises à l’étranger, Égypte [mis en ligne le 30 mai 2021. URL : http://journals.openedition.org/baefe/3050
R. Meffre, Fr. Payraudeau, « Un nouveau roi à la fin de l’époque libyenne : Pamy II », Revue d’Égyptologie 69, 2019, p. 147-157.
Fr. Payraudeau, R. Meffre, « Enquête épigraphique, stylistique et historique sur les blocs du lac sacré de Mout : commentaires à propos d’un ouvrage récemment paru », Bulletin de la Société Française d’Égyptologie 199, mars-juin 2018, p. 128-143.


