Le site de Sidi Khalifa, identifié à l’antique Pheradi Maius, constitue l’un des ensembles archéologiques les plus importants de la Tunisie septentrionale pour l’étude de l’occupation du territoire et de l’évolution urbaine dans l’intérieur de l’Afrique antique. Signalé dès le XIXe siècle par plusieurs voyageurs, le site a fait l’objet de recherches archéologiques plus systématiques après l’indépendance.
Depuis le début des années 2000, plusieurs programmes de recherche ont considérablement renouvelé les connaissances sur Pheradi Maius. Les travaux dirigés par Samir Aounallah ont concerné notamment le secteur résidentiel, où une vaste villa a été fouillée à environ 120 m au nord de la porte monumentale marquant l’entrée de la ville. Dans le même cadre, un monument situé à proximité de cette entrée a été exploré et a suscité plusieurs hypothèses quant à son identification. Plus récemment, les recherches dirigées par Moncef Ben Moussa se sont intéressées aux activités artisanales. Elles ont permis la mise au jour de plusieurs fours de chaux et de céramique attestant l’existence d’une importante production installée au sein même d’un quartier à caractère domestique. Les études déjà publiées montrent que ces activités constituaient un élément essentiel de l’économie urbaine durant l’Antiquité tardive.
L’organisation urbaine de Pheradi Maius apparaît particulièrement remarquable. La ville est structurée autour d’un vaste centre monumental comprenant une grande place publique, un forum et plusieurs édifices administratifs et religieux. Les travaux consacrés à la grande place ont mis en évidence l’originalité de son plan dans le contexte des villes africaines. Le forum abrite notamment un nymphée dont la présence au cœur du centre civique soulève la question de l’existence d’un aménagement de source plus ancien, remontant peut-être à une phase préromaine. Cette hypothèse est renforcée par les sondages réalisés dans le secteur du forum qui ont livré des niveaux d’occupation datant du IIIe siècle av. J.-C., démontrant que le site était occupé bien avant la mise en place de la ville romaine.
Les découvertes épigraphiques réalisées au cours des dernières années ont apporté des informations précieuses sur les institutions municipales et les élites locales. Une base de statue retrouvée en place dans un monument situé dans l’axe de la petite place publique mentionne la curie de la cité et éclaire le fonctionnement de la vie municipale au Bas-Empire. Cette inscription constitue un document exceptionnel pour l’histoire administrative de l’Afrique romaine. Un autre texte important provient du temple édifié sur la colline dominant le secteur méridional de la ville. Il révèle qu’un notable local appartenant à l’ordre équestre avait dédié un temple du Panthéon Auguste et de la Concorde aux habitants de Pheradi Maius et à ceux d’Uppenna, mettant ainsi en lumière les relations politiques et religieuses entretenues entre ces deux communautés.
Les fouilles ont également livré des témoignages remarquables sur les dernières phases de l’occupation de la cité. Parmi les découvertes les plus significatives figure un trésor composé de dix-sept solidi enfouis dans une cruche et retrouvé dans une couche d’abandon. Son étude a permis de préciser le contexte historique de son enfouissement à la fin du VIe siècle apr. J.-C. et d’éclairer les transformations que connaît alors l’Afrique byzantine. Les recherches archéométriques consacrées aux ateliers de production ont, quant à elles, permis de préciser la chronologie des activités artisanales grâce à l’analyse de briques et de scories provenant des fours de céramique, montrant que certaines de ces activités étaient encore en fonctionnement jusqu’au milieu du Ve siècle apr. J.-C.
L’ensemble de ces données révèle une cité prospère, dotée d’institutions municipales structurées, d’un centre monumental développé, d’édifices religieux importants, d’un habitat diversifié et d’activités économiques florissantes. La continuité de l’occupation, depuis les phases préromaines jusqu’à l’Antiquité tardive, fait de Pheradi Maius un observatoire privilégié pour l’étude des dynamiques urbaines, sociales et économiques de l’Afrique antique.
Les recherches actuellement menées sur le site s’inscrivent dans le cadre d’une coopération scientifique tuniso-française réunissant des spécialistes de plusieurs disciplines. Le projet est codirigé par Hamden Ben Romdhane, chargé de recherches à l’Institut National du Patrimoine de Tunis, et Anis Mkacher, ingénieur de recherches au laboratoire Archéologie et Philologie d’Orient et d’Occident (AOrOc-CNRS). L’équipe comprend également Michel Dabas, directeur de recherches au CNRS et spécialiste des méthodes géophysiques appliquées à l’archéologie, Jean-Baptiste Houal, ingénieur de recherches à l’AOrOc-CNRS, ainsi que Abdelkarim Boujelben, membre du Laboratoire CGMED et maître-assistant au département de géographie de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Sousse. Grâce à la complémentarité de leurs compétences en archéologie, géophysique, géomatique et analyse spatiale, ces chercheurs développent une approche intégrée visant à renouveler la connaissance de la ville antique, de son territoire et de son évolution sur le temps long.
Bibliographie
- Aounallah, Samir, Pheradi Maius. Sidi Khlifa. éd. AMVPPC, Tunis.
- Aounallah, Samir, et Fréderic Hurlet, « Deux nouvelles inscriptions latines de Pheradi Maivs – Sidi Khlifa (Tunisie) », dans Epigraphica, LXXXI, 1-2, 2019, p. 33-55.
- Ben Moussa Moncef, Sonia Jebari, Maher Ferjani, Hédi Hajri, « Fouilles dans le quartier artisanal de Pheradi Maius / Sidi Khelifa (Tunisie) : résultats préliminaires », dans Víctor Revilla Calvo, Antonio Aguilera Martín, Lluís Pons Pujol, Manel García Sánchez (éds.), Ex Baetica Romam. Homenaje a José Remesal Rodríguez, Edition de l’université de Barcelone, 2020, 841-864.
- Ennabli, Abdelmajid, «Pheradi Maius», Africa, III et IV, Tunis, 225-233.
- Kleinwächter, Claudia, Platzanlagen nordafrikanischer Stadte, Untersuchungen zum sogenannten Polyzentrismus in der Urbanistik der romischen Kaiserzeit, Mayence, 2001.
- Poinssot, Louis, «Pheradi Majus», CRAI, 71e année, N. 1, 62-65.
